On peut assurément soutenir que le fait de
donner raison au réel constitue le problème spécifique de la
philosophie : en ce sens que c'est son affaire, mais aussi qu'elle
n'est, en tant que telle, jamais tout à fait capable d'y faire face.
Le réel. Traité de l'idiotie (1997), Clément Rosset
D'expérience, on sait ce
que c'est. En parler, pourtant, est une tâche difficile. Le réel est ce
qui nous sort de nos rêves, ce à quoi on se heurte, ce qui nous échappe
et nous dépasse. Aussitôt qu'on s'en fait une idée, qu'on le
représente, qu'on l'imagine, on cesse d'être en prise sur lui : on lui
substitue quelque chose qui est à notre mesure. Le réel, au contraire,
est ce qui nous transcende. Que peut-on alors en dire ? Rien de direct,
rien qui nous le révèle, seulement des remarques de biais, des paradoxes
qui, en nous confrontant à l'impossibilité de l'atteindre, nous en
rapprochent toutefois. Le réel. Traité de l'idiotie (1997), Clément Rosset
Le propos de Clément Rosset, dans cette libre digression, contemporaine d'un autre essai sur le même thème, Le Réel et son double (1976), est de nous donner quelques aperçus furtifs de notre rapport au réel. Littérature et philosophie sont convoquées pour témoigner non pas de ce qui est là, sous nos yeux, palpable et tangible, mais de ce qui est au contraire toujours au-delà, retranché en une singularité irréductible que nos significations et nos généralités ne font que recouvrir. L'idiotie du réel, c'est le fait qu'il ne soit jamais propre qu'à lui-même (du grec ancien, "idios" : qui appartient en propre à quelque chose ou à quelqu'un). Le comprendre, le dominer par l'intelligence, c'est toujours le trahir en de vaines spéculations. Le réel est à vivre, en des moments fugitifs et saisissants où nous cessons de coïncider avec nous-mêmes : désir de rien, panique, allégresse... Ce sont ces moments de dessaisissement que le philosophe traque pour les penser et en pointer la profondeur intime. --Emilio Balturi