Es mostren els missatges amb l'etiqueta de comentaris quatre-vingts francs par mois je prenais une chambre et j'étais libre libre et misérable: du pain des pommes de terre. Je m'incrustais dans une solitude farouche. J'existais pour moi amèrement. Mostrar tots els missatges
Es mostren els missatges amb l'etiqueta de comentaris quatre-vingts francs par mois je prenais une chambre et j'étais libre libre et misérable: du pain des pommes de terre. Je m'incrustais dans une solitude farouche. J'existais pour moi amèrement. Mostrar tots els missatges

dimecres, 5 de novembre de 2014

A AMÉRICA LEVANTA BARRACÕES E NÃO MONUMENTOS SE UM DIA SE DESMORONAREM PROCURAREMOS .....EM VÃO AS PEQUENAS ESTATUETAS DE ARGILA QUE IMORTALIZARAM LES PETITES VILLES DE GRECE E NÃO AS ENCONTRAREMOS..Il y a de ces hommes qui sont enfoncés jusqu'au torse dans des bureaux américains compliqués comme des machines. D'autres se tiennent ratatinés au faîte de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au columbarium du Père-Lachaise. Là-devant, circulent, sur des galeries aériennes, deux ou trois garçons qui ont un air affairé de mouches à miel. Parfois, on entend un grésillement, un bruit de friture, et on entre dans une grande salle où les dactylographes pianotent comme des aliénées: une musique d'orage, piquée de petits coups de timbre. Ailleurs, ce sont des espèces de soupiraux qui sentent le chat mouillé et la colle forte; au fond, on voit des gens qui écrasent les registres à copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les mâchoires. Enfin tout le tableau d'une boîte où ça va bien, c'est-à-dire rien de comparable avec le paradis terrestre.Confession de Minuit I Je n'en veux pas à M. Sureau; Je suis tout à fait mécontent d'avoir perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux pas à M. Sureau. Il était dans son droit et je ne sais trop ce que j'aurais fait à sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de choses, malheureusement. Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait été nécessaire de lui donner des explications et, tout bien pesé, j'ai mieux fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laissé le temps de me ressaisir, de me justifier. Il a été vif. Tranchons le mot: il s'est montré brutal et même féroce. Ça ne fait rien: je ne songe pas à lui en vouloir. Pour M. Jacob, c'est différent: il aurait pu faire quelque chose en ma faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regardé travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me connaît. C'est-à-dire qu'à bien juger il ne me connaît guère. Enfin! Il aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononcé ce mot, je ne lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une réputation avec laquelle il ne peut pas jouer. A coup sûr, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas défendu, il ne m'a pas repêché; toutes réflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces gens ne sont pas obligés d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a eu là un ensemble de circonstances très pénibles. Mettons, pour le moment, que la faute soit à moi seul. Puisque le monde est fait comme vous savez, je veux bien reconnaître que j'ai eu tort. On verra plus tard! Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si vous n'aviez pas réveillé de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrivé tant de choses, depuis, que je peux avoir oublié quelques détails. Je dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient à ce que la maison Socque et Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des relations avec leurs deux mille employés. Quant à mon service, il n'avait aucun rapport avec la direction. Un matin donc, le téléphone se met à sonner. Je ne sais si vous êtes sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette espèce infernale. Pour moi, j'exècre cela. L'existence d'une sonnerie électrique dans l'endroit où je me tiens suffit à troubler ma vie! Pour cette seule raison, il y a des moments où je me félicite d'avoir quitté les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos pensées et qui arrête tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne s'habitue pas à cela. Voilà donc le téléphone qui se met à sonner. Tout le bureau dresse l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrête, et on attend. Je ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups. Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le Suisse. Moi, je marchais à trois coups. Depuis que je suis parti, les trois coups doivent être pour Oudin, qui, de mon temps était à quatre coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-là! Dès le premier coup, il commençait à se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant à ce doigt-là. Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit, irritant à force d'assurance. M. Jacob sort de derrière sa demi-cloison; il sort de ce réduit où il se tient comme un cheval de course dans son box. Il vient décrocher l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tête collée contre le mur, où ses cheveux ont, à la longue, laissé une tache grasse. La conversation commence. J'écoute à moitié: c'est toujours étonnant un bonhomme qui cause avec le néant, et qui lui sourit, qui lui fait des grâces, un bonhomme qui, tout à coup, regarde fixement la peinture chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'étonnant. Ce jour-là, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de grâces. Dès les premiers mots, il avait pris un air gêné, puis il était devenu tout rouge, puis il avait baissé les yeux et il s'était mis à contempler le radiateur hérissé dans son coin, comme un roquet qui n'est pas content. Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: «Mais monsieur, mais monsieur...» et je pensais au fond de moi-même: «S'il répète encore une fois son Mais monsieur... je me lève et je vais lui administrer une gifle! Pan! La tête contre le mur!» Je me dis toujours des choses comme ça. En réalité, je suis un homme très calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donné de gifle. Je n'en continuais pas moins à casser ma mine et à me salir le Bout des doigts. M. Jacob me rappelait ces spirites qui prétendent s'entretenir avec les ombres et qui finissent par leur communiquer une espèce d'existence. Pendant les silences qu'il ménageait, on entendait une rumeur grêle qui semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu à peu, je distinguais les éclats d'une voix irritée. Tout à coup, M. Jacob se décolle de l'appareil et il dépose le récepteur à tâtons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le rencontrer. J'étais au comble de la fureur; mais ça ne se voyait certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe à mon crayon et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, où la mine de plomb ne marque pas. M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et soudain s'écrie: --Salavin! Venez voir un peu ici! J'en étais sûr. Je me lève et j'obéis. Je trouve M. Jacob en train de s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe d'inquiétude. Il me dit: --Prenez ce cahier et portez-le vous-même à M. Sureau. Vous le trouverez dans son cabinet, à la direction. Vous direz que je viens d'être pris d'indisposition.

Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de n'en rien savoir.
Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en vérité, une canaille.
J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix:
--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu sais, maman?
Ou bien:
--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...
Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre.
Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait de bâiller par tous les trous de sa tapisserie.
J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux. Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les ressorts étouffer un rire insultant.
Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et, enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés.
Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à la rue.
Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde, je serais tranquille, tranquille, comme mort.
Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible, de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes yeux.
Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité.
Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop aride pour faire des avances.
Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant, presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné, un vrai pauvre, un misérable.
Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée. L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la tête.
Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche, désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre.
Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle «histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent uniquement à l'intérieur de la bête.
Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait brusquement de trottoir.
Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment, sociablement.
Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je recherche, en général, les rues où il n'y a personne.
Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien n'est absolument triste, en soi.
Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer d'ennui.
Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait, devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs. il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.
Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée, sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.
Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.

X



Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon affaire.
La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?
Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et maman me dit un jour:
--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver.
J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup. Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence. Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne?
Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous, quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses. Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout, l'omnibus, le métro, un timbre.
Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à chercher une place avec une activité plus réelle.
Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace.
Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre les hommes bêtes et injustes!
A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons! Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible d'accepter avec dignité.
Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut, très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel sentiment.
Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile.
Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les démarches d'un homme qui a de l'espoir.
Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses, pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité excessive avec laquelle je pensais.
Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.
Il y a sans doute des gens très savants et très favorisés qui se proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semée de brisants, des gens qui pensent réellement, c'est-à-dire qui pensent ce qu'ils veulent. Heureuses gens!
Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.
Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant que j'errais à la recherche de cette introuvable situation, mon esprit devenait le lieu d'une fermentation véhémente.
Ici prend place un événement que je vais essayer de vous relater, qu'il me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisément, ni calmement.
Je regagnais la maison. C'était un soir de la mi-octobre. Il était peut-être sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air malade, du sol, des choses, des hommes.
J'avais passé l'après-midi à refuser deux ou trois propositions humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de bêtes de somme. Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je récapitulais ma journée: elle ne me montrait qu'un visage morne et revêche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivré de mon découragement et de mon amertume.
En passant au niveau de la rue Littré,--vous le voyez, je me rappelle très exactement l'endroit--une pensée me traversa l'esprit. Voici: j'allais, en arrivant à la maison, apprendre que ma mère venait de mourir subitement.
Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune espèce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mère n'a que soixante ans; je ne lui connais nulle infirmité, elle jouit d'une santé excellente et régulière. Je ne pense donc jamais à sa mort que comme une éventualité lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit à me remplir les yeux de larmes.
Or donc, ce soir-là, en passant au coin de la rue Littré, je me vis soudain rentrant à la maison et trouvant ma mère morte. Je fis effort pour chasser cette pensée absurde qui, je vous assure, n'avait pas la nature inquiétante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des idées. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperçus bientôt que cette pensée n'était pas venue seule: cependant que je tentais de l'éloigner de moi, toutes sortes d'autres pensées qui étaient comme les conséquences de la première m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique d'une attaque bien concertée.
Ma mère était morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetière, tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie à refaire.
Aussitôt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine façon, mais de cent façons variées. La première chose qui me venait à l'esprit était celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai déjà parlé, de cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre dont j'ai la nue propriété, un titre incessible et inaliénable, sur lequel on ne peut même pas emprunter, une idée baroque d'un oncle